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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 13:35

Indépendante pour la première fois dans ses frontières actuelles en 1991, l’Ukraine a du mal à se construire en Etat-Nation. Confrontée à des « antagonismes identitaires » hérités de son histoire et de sa géographie, l’Ukraine rencontre également des dissensions confessionnelles,  linguistiques et politiques.

Créer un Etat n’est pas forcément l’étape la plus compliquée, mais parvenir à la cohésion d’une nation est une tâche bien plus complexe.
Géopolitiquement, un Etat-Nation est « une forme politique dans laquelle l’Etat s’identifie  à la Nation et assure sa cohésion, en renvoyant ainsi à l’idée d’une naissance  et d’une origine commune ».

Une histoire tumultueuse et des frontières maintes fois retracées


Traversée par des peuples  nomades venus d’Asie Centrale notamment les Kourganes (Vème et IIème millénaire avant JC),  investis par les  Cimmériens (Ier Millénaire – an 700 avant JC) et les Scythes (jusqu’en 339 avant JC), des  colonies grecques (Vème siècle) viennent s’établir au bord de la mer noire. Anéanties par  les  Huns, l’Empire romain et byzantin conquît à son tour cette région pontique (entre le Vème et le XVème).

Au 7ème siècle, des tribus slaves venues du Nord vont s’implanter sur les rives  du Boug et du Dniepr. Les Varègues, vikings venus de Suède, s’assimilent à cette population slave en adoptant leur langue, le proto-slavon et en apportant leurs codes politiques et sociaux. Oleg le Sage, après avoir  chassé les Khazars (un peuple semi-nomade turc d’Asie centrale installé du VII au IXème siècle le long du Dniepr en Ukraine), crée l’Etat de Kiev ou la Rous’ de Kiev en 882.
Cet Etat de Kiev deviendra l’un  des plus  vastes d’Europe. Le prince Vladimir  (960/1015) se convertit au christianisme en s’alliant aux empereurs byzantins et introduit ainsi la chrétienté slave, ce qui permettra à la Rous’ de s’ouvrir  sur l’Occident. Anne,  fille du prince Yaroslav, (1019-1054 - fils de Vladimir), épousera le Roi de France, Henry Ier en 1051.


ukraine,russie,rous' de kiev,euro 2012En 1240, l’invasion de Kiev par les Mongols fera tomber cet Etat. La Rous’ de Kiev a  vécu. Ainsi, les  populations se  réfugient plus à l’Ouest en Galicie-Volhynie principautés prises aux Polonais par Vladimir. Le Prince Danylo Halytskyï reconnaîtra l’autorité de Rome en 1253. La première tradition catholique sur le territoire  ukrainien est née.

Qui sont les Ukrainiens ?  Héritiers  directs de la Mère Rous’ ?

« Plus nombreux que les Polonais, plus virils et plus cultivés que les Roumains, plus loyaux envers leurs aspirations nationales que les Tchèques eux-mêmes, ils forment la nation la plus romantique d’Europe-  la nation que personne ne connaît. » [1]

Et c’est bien la Rous’ de Kiev qui reste l’un des sujets à controverses en ce  qui concerne le problème identitaire en Ukraine. En effet, les Ukrainiens se considèrent comme les  héritiers directs de « la mère Rous’ ». Mais, ils ne sont pas les seuls puisque l’Empire  Rous’ s’étend bien plus au Nord jusqu’à la Mer de Barents englobant une partie de la Biélorussie et la Russie occidentale actuelle). La mère Rous’ aurait ainsi trois héritiers (Ukraine, Biélorussie, et Russie). Mais, les Russes prétendent qu’après la défaite de Kiev contre les Mongols, la Moscovie, située plus au Nord, était devenue le nouveau centre de la Rous’ et aurait assuré la succession de la mère Roussienne  à laquelle Ukrainiens et Biélorusses doivent se  soumettre. Ainsi, les Russes appellent l’Ukraine « Malo Rossia », Petite Russie.

Occidentalisation des Ukrainiens et mouvements perpétuels des frontières


Pendant trois siècles, l’Ukraine sera tiraillée par la Lituanie, la Pologne et occidentalisée avec une forte pression de l’église catholique.

C’est en 1654 que le Cosaque  Bogdan  Khmelnitsky alors Hetman (commandant chef ) demande l’aide  de la Moscovie afin de se débarrasser de la domination polonaise. En signant le traité de Pereislav, les Russes en profitent pour vassaliser « la petite Russie ». Et de nouveau l’Ukraine va encore se retrouver partagée, dépecée en 1667 lors du traité d’Androusovo suite à la guerre  russo-polonaise.ukraine,russie,rous' de kiev,euro 2012
A  partir de cette période, outre l’épisode éphémère d’indépendance entre 1917 et 1923 (République Nationale d’Ukraine 1917 – 1923 et la République nationale d’Ukraine occidentale 1917 – 1918) et d’ailleurs jusqu’à son indépendance en 1991, l’Ukraine perdra son autonomie, son identité, sa langue, ses ressources…. Russifiée durant le règne des Romanov , désukrainisée par la force pendant la période stalinienne, l’Ukraine sera maintes fois retracée et les populations déplacées.

Ces tracés et ses  mouvements incessants des populations ne permettront évidemment pas de parvenir à une conscience nationale. Aux antagonismes liés à l’histoire et à la géographie, vient également se greffer le problème de la langue.

Les Ukrainiens ont-ils leur propre langue ?

Il existe très peu de  différences entre l’ukrainien et le russe, sauf pour le vocabulaire qui peut varier à 70%, la langue ukrainienne ayant emprunté de nombreux termes polonais. Pour certains linguistes, l’ukrainien serait « un groupe de  dialectes de la langue russe, groupe qui fait la transition vers le polonais et le slovaque ».[2]ukraine,russie,rous' de kiev,euro 2012
Là encore, l’origine géographique  mais aussi sociale différencie le locuteur ukrainien. A l’ouest soit « l’Ukraine profonde », on compte 90% d’ukrainophones, au Sud et à  l’Est, 90% des locuteurs sont russophones Le centre, la capitale et une  partie de l’est restant mixtes. L’ukrainien est surtout parlé dans les zones rurales, les centres urbains étant  majoritairement russophones.
L’ukrainien littéraire est très peu utilisé car mal maîtrisé. Par contre, les langues utilisées par les Ukrainiens se déclinent généralement sous trois formes :

•    Le sourjik : C’est un mélange entre  l’ukrainien et le russe. Dans une conversation, le locuteur alterne l’utilisation de termes russes et ukrainieukraine,russie,rous' de kiev,euro 2012ns et est généralement utilisé en ville.
•    L’ukrainien rural : Il apparaît comme une  sorte  de  dialecte, suivant les régions
•    L’ukrainien  de  Kiev :  la langue parlée à Kiev est tout simplement le russe qui se distingue par contre du russe de Saint Petersbourg par un accent bien spécifique. Inversement, les Russes vivant dans la capitale ont emprunté du vocabulaire et une certaine touche d’accent ukrainien d’où l’expression le « russe kiévien »

Les dissensions confessionnelles : Un Etat aux 4 églises chrétiennes


•    L’église gréco-catholique qui rassemble 5 millions de fidèles dont 95% en Galicie

Et trois églises orthodoxes :

•    L’église du patriarcat de Moscou qui compte 35 millions  de fidèles (3/4 population ukrainiennes) et qui est très présente dans le centre et le nord-ouest. Pendant les dernières élections, elle a d’ailleurs soutenu l’actuel président pro-russe, Viktor Yanoukovitch

•    L’église orthodoxe  autocéphale qui regroupe un millier de communautés notamment en Galicie mais aussi à l’étranger rattachant certains fidèles de la Diaspora ukrainienne (Etats-Unis, Canada).

•    L’église du patriarcat de Kiev rassemble un millier  de communautés, en Galicie et à Kiev et ainsi que des paroisses rattachées à elle aux Etats-Unis et en Australie


Divergences politiques mais des approches similaires pour une  cohésion nationale

Les évènements politiques en Ukraine au cours de ces  dernières années ont montré une  nouvelle fois les tendances des deux rives du Dniepr, notamment lors de la Révolution Orange en  2004 lors ukraine,russie,rous' de kiev,euro 2012de  laquelle l’Ukraine se trouva divisée entre l’Orange, parti de notre Ukraine de  l’ex-Président Viktor Youchtchenko,  le Bleu, parti des Régions et de Viktor Yanoukovych, , actuel Chef de l’Etat, élu début 2010 et enfin Youlia Tymochenko, « l’égérie de la Révolution Orange ». Aucun d’entre eux ne vient de  l’Ouest de  l’Ukraine. V. Youschchenko proeuropéen vient du Centre  du pays et V.Yakounovych prorusse et Y. Tymochenko  de  l’Est. Ils fréquentent la même  église, l’église orthodoxe du patriarcat de  Moscou et s’expriment mieux en russe qu’en ukrainien.
.




L’Ukraine est  de  nouveau tiraillée notamment par les  grandes puissances politiques qu’elle côtoie avec ses frontières à l’Ouest, l’UE et l’Est, la Russie.ukraine,russie,rous' de kiev,euro 2012

Au cours de  l’histoire, il y  eut des mouvements de revendication de l’identité ukrainienne, tels que les Cosaques zaporogues et divers autres formes, notamment intellectuelles. L’épisode le plus  concrêt, outre celui des Cosaques, fut celui des deux  Républiques nationales ukrainiennes  de 1917-1923 (ZUNR et UNR)  pendant la période trouble de la Révolution.

La difficulté de l’Ukraine de se créer en Etat-Nation avait déjà éveillé les critiques de certains auteurs au XVIIIème siècle ; à savoir Voltaire qui écrivait « L’Ukraine a toujours aspiré à être libre ; mais entourée de la Moscovie, des états des grands seigneurs et de la Pologne, il lui a fallu chercher un protecteur, et par conséquent un maître dans l’un de ces trois Etats » [3].
Plus récemment, le géopoliticien russe A. Douguine affirmait que « L’Ukraine ne possède ni culture distincte, ni cohésion géographique, ni cohésion nationale »[4] et de manière beaucoup plus virulente, le célèbre géopoliticien russe A. Mitrofanov déclarait qu’un « pays comme l’Ukraine n’a aucune raison d’exister » [5].

Existerait-il  donc deux Ukraines, une  Ukraine  Occidentale et une Ukraine Orientale ? Une Cis-Dnieprienne et Trans-dnieprienne ? L’actuelle République d’Ukraine serait-elle alors un Etat gémellaire ? Essaü et Jacob ? Romulus et Rémus ? Ou alors, une seule Ukraine prête à construire un Etat-Nation, avec tout ce qui peut la diviser actuellement mais en prenant conscience que son destin passe  avant tout par un rassemblement national, l’unification de deux Etats jumeaux, des  Castors et Pollux qui  pourront lui donner sa place de nouvelle puissance régionale en Europe  centrale et sur  la zone pontique.

                                                                                                                  Ecrit par Chantal DOUPEUX 

 

 

 



Bibliographie


[1] Hessel Tiltman, Peasant Europe P 192, 1934
[2] Oleg Sereberian, Autour de la Mer Noire, Géopolitique de la Zone pontique p 49
[3] Voltaire Histoire de Charles XII p 170
[4] Oleg Serebrian Autour de la Mer Noire, Géopolitique de la Zone pontique p 50 issu de l’ouvrage de A.Dugin : Osny geopolitiki. Geopoliticheskoie buduchtchee Rossii, Moscou 1997, p337-339
[5] Oleg Serebrian Autour de la Mer Noire, Géopolitique de la Zone pontique p 51 cité dans : V.Kremeni & Tkatchenko, Ukraina : chleakh do sebe, Kiev, 1999, p. 362
Cartographie : François de Jabrun, chef de bataillon (Armée de terre France), collège interarmées de défense, 15ème promotion, 2007-2008. Mémoire « Les incertitudes de l’identité ukrainienne »
Carte élections présidentielle 2010 - Wikipédia

18:46 Publié dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ukraine, russie, rous' de kiev, euro 2012

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